Je crois que c'est la faim qui m'a réveillé. Le grondement sourd de mon estomac emplit mes oreilles et mes membres engourdis réclament également leur pitance. J'ouvre péniblement les yeux et grogne face à la douleur de mon ventre. La seule chose que je vois pour l'instant, c'est l'intérieur de la caisse en carton qui me sert de couche. La pluie de la veille a rendu la façade de la boite encore plus miteuse qu'avant ; même le nom de l'entreprise de fabrication s'est dissout et il n'en est resté qu'une longue trace noire. L'eau gelée de la veille me frigorifie et je suis obligé de sortir de la caisse pour ne pas mourir de froid. Je me dégage avec maintes glapissements (mes muscles ne me répondent toujours pas). Je jette un regard autour de moi en me mettant à quatre pattes. La rue où je « réside » est une impasse inhabitée, laissée totalement à l'abandon par les gens de la ville et où tous les chiens vagabonds se réfugient le soir, lorsque l'air devient trop froid. Ma caisse, je la partage avec un bâtard de trois ans, un fox-terrier qui a perdu une patte avant, brisée depuis la bagarre contre le malinois des policiers. Ce chien est mon seul ami car les autres me rejettent à coups de dents. L'humidité et l'obscurité sont incrustées dans les murs de cette ruelle malfamée et les hommes l'évitent du mieux qu'ils peuvent, car l'odeur de poisson pourri est très forte ici. Pour le moment, je suis tout seul, tous les autres sont allés chercher de quoi se nourrir. Et il est grand temps que j'en fasse autant. Je trottine hors de l'impasse et me retrouve dans une rue traversée par des hommes et quelques engins mugissants de fumée. Il y a beaucoup de gens sur les trottoirs, ce qui rend mon excursion plus discrète. Seul mon odeur pestilentielle fait retrousser les nez les plus fins mais, à part cela, personne ne fait attention à moi. Je peux donc atteindre la pizzeria sans encombre. Par chance, les éboueurs ne semblent pas être encore passés. Je peux encore récupérer quelques morceaux de pizzas loupées et des louchées de pâtes dégoulinantes de sauce tomate. Discrètement, je me tapie sous des boîtes à pizzas. En effet, le patron du restaurant vient de sortir les poubelles et, disons qu'il ne m'a pas à la bonne. Casserole en main, il semble savoir que je sis là et, l'ustensile brandit comme une arme, il cherche avec des regards furtifs à me débusquer. Fort heureusement, il regagne son restaurant, la mine presque déçu et la casserole pendant vers le bas. Je me jette vivement sur les sacs poubelles et ressort victorieux : quatre parts d'une pizza à la mozzarella, six louchées de spaghettis à la carbonata et une boule de glace à la fraise (totalement fondu et écrasée avec un cône empli de lardons). Je commence tout juste mon festin de roi lorsque le patron surgit et me colle des coups de casseroles sur le crâne. Abandonnant mon repas, je me carapate en vitesse en l'entendant rugir derrière moi : « Et que j'te revoie plus, chien galeux ! » C'est enregistré. Je n'ai pas du tout envie de finir la tête en bouillie pour quelques malheureux morceaux de pizzas ! Dépité, je repars en chasse, le ventre creux et la tête en compote.
Je traînai du côté de l'autoroute quand c'est arrivé. Un crissement de pneus abominables, un glapissement apeuré et un horrible bruit de corps brisé. Il me semble reconnaître le cri et, inquiet, court tout droit sur l'autoroute. Là, sur la route, une voiture est arrêtée. Le chauffeur, penaud, est penché sur un corps de chien. Un fox-terrier. Avec une patte avant brisée. Mon seul ami. Ecrasé sur l'autoroute. Alors, je commence à courir. Très longtemps, très loin. Je traverse une route. Une voiture me frôle. Puis une deuxième. La troisième ne me loupe pas. Et tandis que le chauffeur s'affole, je ferme les yeux. Attends moi, mon ami, j'arrive. Je viens te rejoindre...
Combien d'entre vous ont trouvé qui était ce « je » ? C'est un homme, comme vous et moi, que la vie a condamné à être rabaissé au niveau des chiens errants. Ils sont des milliers à vivre ainsi. Alors faîtes un geste et aidez les. Vous sauverez des vies...
